La vidéosurveillance : beaucoup de bruit pour rien, par Caroline Mécary

Caroline Mécary est avocate au barreau de Paris. Elle a participé à différents procès concernant les droits LGBT. Membre de la Commission permanente du Conseil régional dont elle est élue depuis 2011, elle est aussi membre du Conseil d’administration du FRAC (Fonds régional d’art contemporain) et du MOTIF, observatoire du livre et de l’écrit en Ile de France.

 

Aggravant encore la situation pourtant déjà préoccupante, la Loi LOPSSI 2 a entendu généraliser la vidéosurveillance, et faciliter les modalités d’installation des systèmes de vidéosurveillance et d’exploitation des fichiers, allant même jusqu’autoriser des personnes privées à exploiter des images du domaine public.

Ce mouvement, porté par la droite et soutenu du bout des lèvres par une partie de la gauche, témoigne du peu de considération que prêtent les élus qui y recourent aux effets désastreux de la vidéosurveillance sur les libertés publiques, ainsi que du manque d’information de ces derniers s’agissant des effets réels de la vidéosurveillance sur les chiffres de la délinquance.

Dangereuse pour les libertés publiques, la vidéosurveillance s’avère aussi inutile que coûteuse pour la collectivité.

Libertés publiques en danger

La vidéosurveillance, conjuguée à d’autres outils de traçage des individus tels que les fichiers, construit une société de la surveillance généralisée où les libertés publiques sont réduites à néant sous le prétexte fallacieux du bien être des populations surveillées. Nul ne conteste que la généralisation de la vidéosurveillance a pour effet de réduire en conséquence la sphère de la vie privée : les faits et gestes des individus se voient ainsi compilés, stockés avec un double effet pervers. Lorsque les individus savent qu’ils sont filmés, la vidéosurveillance les oblige à adopter une « conduite », ou un comportement qu’ils n’auraient peut-être pas spontanément adopté en l’absence de vidéosurveillance. Lorsque, en revanche, la captation des images n’a pas été portée à la connaissance de la personnes surveillée, la vidéosurveillance révèle des comportements que la personne ne souhaite pas voir reproduite ou exploitée.

La vidéosurveillance imprime donc les comportements, les modifie, et s’insinue dans la vie des citoyens pour mieux contrôler leur habitudes, leurs fréquentations, leurs lieux : bref, leur vie privée

Inutilité

Les chiffres parlent parfois plus que les discours favorables à la vidéosurveillance : une étude publiée par l’Institut des Hautes Etudes de Sécurité en mai 2008 permet de confirmer l’inutilité notoire de la vidéosurveillance dans l’espace public : la vidéosurveillance n’a permis d’élucider que 5% des affaires qui ont fait l’objet d’un enregistrement vidéo !

La lourdeur du dispositif, le peu de qualification du personnel, l’absence d’entretien des caméras et la pertinence des choix d’installation concourent en réalité à un gaspillage qui n’a que très peu d’effet sur la délinquance elle-même. Cette disproportion entre les moyens employés et l’effet de tels systèmes milite pour une approche plus humaine et sensible de la lutte contre la délinquance. La vidéosurveillance coûte cher, et ne sert à rien.

Rien ne remplace en effet le contact humain : la robotisation à outrance de notre société vide de son sens la notion de vivre ensemble. La maintien de l’ordre ne doit pas se cantonner à « surveiller et punir » : il doit également veiller à créer entre l’Etat et la population, des liens de proximité qui ne peuvent être qu’humains. Au delà de la lutte contre l’insécurité, c’est au sentiment d’insécurité qu’il convient de s’attaquer. Qui peut croire qu’une caméra pourra un jour se substituer aux forces de police dans les missions de lutte contre l’insécurité et la délinquance ? Personne, pas même le Gouvernement. Pourtant, c’est à une telle substitution qu’il procède, par un effet de conjugué d’économies d’échelle et de coupes drastiques dans les effectifs de la police. A cela s’ajoute, par ailleurs, une privatisation graduelle des missions de sécurité, comme en témoigne l’avènement d’un Conseil des activités privées de sécurité, voué à devenir une sorte de Ministère de l’Intérieur Bis, et chargé d’assumer, via les sociétés privées de sécurité qu’il sera amené à autoriser, la privatisation d’une mission de service publique pourtant régalienne.

Un cout exhorbitant

Non seulement la vidéosurveillance n’est pas utile, mais en plus elle coûte cher. La ville de Lyon a d’ailleurs été largement critiquée par la Chambre régionale des comptes dans un rapport en date d’avril 2010, pointant du doigt un véritable gaspillage : le parc de caméras de vidéosurveillance coûte 2,5 à 3 millions d’euros par an, sans aucune efficacité en terme de lutte contre la délinquance. Cette somme pourrait être mieux utilisée, par exemple en permettant à la municipalité d’assurer une mission de prévention et de médiation au moyen de 90 ETP d’agent municipaux.

L’Etat a d’ailleurs bien compris que l’enjeu financier serait fondamental, à tel point que dans la loi LOPPSI 2, ce dernier a prévu de pouvoir enjoindre les collectivités locales de se doter de systèmes de vidéosurveillance à leurs frais : une drôle de conception du principe, codifié par le code des collectivités territoriales, de co-élaboration des politiques de sécurité ! Les maires, supposés autonomes dans l’exercice de leurs pouvoirs de police, se trouvent ainsi les pieds et poings liés pas une politique de la sécurité jacobine et centralisatrice qui ne laisse, de plus en plus, aucune marge de manœuvre à l’expérimentation locale d’autres politiques de sécurité, notamment axées sur la prévention et la médiation.

Caroline Mécary

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2 Responses to “La vidéosurveillance : beaucoup de bruit pour rien, par Caroline Mécary”


  1. 1 Jean-Luc MEURISSE 2 février 2011 à 11:47

    Il me semble quand même que les auteurs des attentats dans le métro de Londres il y a quelques années ont pu être identifiés grâce aux bandes de ces caméras « inutiles »…
    Dans un autre domaine, celui de la vie des entreprises, dans le groupe qui m’emploie, les principaux entrepôts sont presque tous dotés de caméras à l’extérieur et à l’intérieur. L’effet dissuasif est bien réel sur les fraudeurs (détournements internes) et sur les voleurs (entre un entrepôt vidéo-surveillé et un autre qui ne l’est pas, le choix est vite fait). Il en est de même dans les magasins. Il y a moins de vols d’une part, et quand il y en a, on retrouve plus facilement les coupables.
    Il ne s’agit pas bien évidemment de remplacer des policiers ou d’en compenser le manque, mais si le privé y trouve un intérêt, pourquoi le public en serait-il privé ? Les textes de loi sont parfaitement clairs sur les règles à respecter. Et quelle peut-être l’atteinte à notre vie privée quand on est sur la voie publique ?
    Je suis beaucoup plus inquiet de la communication au fisc, à la police etc. et sans que nous le sachions de nos relevés bancaires et de nos factures détaillées de téléphone. C’est peut-être illégal mais cela continue à être pratiqué couramment…


  1. 1 Ils soutiennent notre candidature à Issy-les-Moulineaux « Le Blog de Lucile Schmid Rétrolien sur 18 mars 2011 à 4:39

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