Le Monde – Quasi candidate, Eva Joly garde sa liberté

Eva Joly « s’imprègne à l’abri ». La députée européenne, candidate putative à la présidentielle, attend son heure. Une fois passé les assises de fondation du mouvement, le temps de la précampagne va s’installer. Elle sait qu’elle est attendue. Par les électeurs qui l’ont plébiscitée depuis son élection. Par les militants qui ne comprennent guère la petite musique qu’elle a commencé à composer. Seule.

Car depuis quelques mois, elle a commencé à s’installer dans le rôle de championne écologiste pour 2012, mais par petites touches. Répétant à l’envi « si je suis désignée » comme une formule de politesse pour montrer qu’elle sait qu’elle n’est pas encore choisie, même si la primaire avec Yves Cochet, député de Paris, seul autre candidat déclaré, paraît jouée d’avance. Une manière aussi de laisser passer les petites tensions internes réveillées par la structuration du mouvement. Eva Joly laisse faire et continue à tout trouver « formidable », persuadée que la période mérite de l’enthousiasme.

Cette façade de bonne humeur politique permanente et de franche camaraderie cache pourtant une ambition assumée. Eva Joly a voulu être candidate, elle le sera, persuadée depuis sa campagne européenne qu’elle « incarne quelque chose ». Elle a compris qu’elle peut représenter le meilleur espoir outsider à gauche, alors elle veut jouer à fond de ce qu’elle appelle une « candidature clin d’oeil » : celle d' »une femme ordinaire qui, à force de mettre un pied devant l’autre, met du chemin derrière ».

A ses yeux, son parcours de jeune fille au pair issue d’un milieu modeste et son histoire personnelle de magistrate luttant contre la corruption vaut bien tous les pedigrees politiques. « Je ne suis pas née avec une cuillère d’argent dans la bouche », répète-t-elle. Et qu’on ne lui parle plus de son accent : elle est française depuis quarante-trois ans et a toujours voté ici, martèle-t-elle. Ajoutant : « Ma légitimité, je la tire de mon travail. » Comme pour marquer sa différence avec tous ceux qui parlent beaucoup, mais travaillent peu.

Entre ses allers et retours à Bruxelles, son « devoir » de présidente de la commission du développement, ses cours à l’université de Tromso (Norvège), son « network » de procureurs anticorruption, son emploi du temps déborde. A part sa mission pour le gouvernement islandais, elle n’a rien lâché de ses activités, insiste la sexagénaire qui compte bien continuer ainsi jusqu’en septembre 2011. Juste après les primaires écologistes.

Pourtant, l’ex-magistrate organise son atterrissage hexagonal. Elle a déjà mobilisé son premier cercle d’amis, autour d’avocats et de magistrats, tels William Bourdon, Laurence Vichnievsky ou Gilles Lacan. Elle voit régulièrement Bruno Delport, directeur général de Radio Nova. A Bruxelles, elle a constitué une petite équipe, son seul véritable « staff » : sous la houlette de l’eurodéputé Yannick Jadot, déjà intronisé directeur de campagne, ses deux assistants parlementaires, l’eurodéputé Pascal Canfin et sa compagne économiste, Eva Sas, et Edouard Gaudot, conseiller du groupe écologiste, l’alimentent en fiches techniques.

Un autre cercle a été constitué à Paris par André Gattolin, bras droit de Daniel Cohn-Bendit. C’est lui qui a présenté à Mme Joly les personnalités et intellectuels qu’elle cherche à rencontrer « pour se nourrir », notamment le communicant Denis Pingaud, l’historien Patrick Weil, le sociologue Edgar Morin, l’ergonome François Desriaux ou encore Lucile Schmid, ex-responsable du laboratoire des idées du Parti socialiste.

Les noms sonnent bien, mais illustrent un début de campagne éloigné des cercles écologistes. Et un exercice bien solitaire pour celle qui doit être adoubée par un mouvement qui s’est toujours affiché collectif.

On est, en effet, bien loin des campagnes à plusieurs voix qui avaient fait le succès des écologistes lors des européennes. Et ce solo commence à faire grincer des dents. « C’est dans la presse que je découvre sa campagne », râle Pascal Durand, délégué général d’Europe Ecologie. La députée européenne semble en effet vouloir garder jalousement son indépendance.

Elle s’est abstenue de se montrer aux journées parlementaires du parti début septembre, a fait faux bond à Noël Mamère lors d’une visite prévue au centre de rétention du Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne) pour s’inviter à une conférence de presse des députés Verts sur le budget et s’abstient enfin de se montrer lors des assemblées territoriales d’Europe Ecologie.

« Eva » décide seule de ses sorties de quasi-candidate et a donné la priorité aux apparitions médiatiques. « C’est son côté aventurière qui n’a pas froid aux yeux et n’est pas dans la tactique politique. Comme elle n’est pas encore candidate, cela lui donne une liberté précieuse », l’excuse Cécile Duflot. « On n’a pas fait tout ça pour aboutir à une campagne pensée autour d’une personne, tombant ainsi dans le piège de la personnalisation », râle Pascal Durand.

Mais, plus encore, c’est l’angle de ses apparitions qui inquiète. Après une séquence où elle a multiplié les interventions axées sur la lutte contre la corruption en suivant de très près l’affaire Bettencourt, elle vient d’investir le terrain de la fiscalité avec un entretien donné à Libération, dans lequel elle dit vouloir avancer des propositions « ancrées dans la réalité budgétaire » et plaide pour « une écologie de la sobriété joyeuse ». L’eurodéputée a désormais une obsession en tête, la crédibilité. « Il faut montrer qu’on est outillé pour réussir », dit Yannick Jadot.

Les principaux responsables d’Europe Ecologie ont toussé. « C’est une bonne version de la documentation faite par les députés mais cela ne donne pas de grande dimension politique », tacle Yves Cochet. « Le problème majeur aujourd’hui, c’est la répartition des richesses », s’alarme Stéphane Gatignon, maire de Sevran (Seine-Saint-Denis), qui lui conseille « de s’adresser aux gens ». « Elle n’a pas besoin de justifier sa crédibilité. Il faut d’abord qu’elle fasse rêver », prévient Stéphane Sitbon, bras droit de Cécile Duflot.

« La critique est une maladie française », s’agace l’intéressée. Piquée au vif, elle rappelle à ses amis que le contact avec les Français, elle l’a depuis des années, ayant « fréquenté autant les couloirs des prisons que les chefs d’entreprise ». L’eurodéputée prévient qu’on ne lui fera pas enfiler le costume de l' »écolo historique » qui propose « de prendre des douches froides dans le noir » : « On n’est convaincant que sur le terrain qui est le sien », assure-t-elle.

Elle a décidé de faire campagne pour « une société plus juste » avec des propositions qui montrent « que c’est possible ». Et tant pis pour l’utopie chère aux Verts : « Je ne peux pas tout changer et surtout pas tout promettre. »

Sylvia Zappi Article paru dans l’édition du 13.11.10

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