Le monde change. Faut-il alors changer le ou de socialisme ?

par Géraud Guibert et Lucile Schmid,

Nous sommes entrés dans un monde différent, où deux questions majeures sont posées : celle des limites – à l’extension du marché, à l’empreinte écologique, à l’impact du monde virtuel, aux déséquilibres démographiques ; celle du rapport entre l’individu et le collectif, dans la relation entre le Nord et le Sud, celle entre générations, ou l’impératif de mixité sociale dans le logement, l’éducation, la vision de la ville de demain. De toutes ces questions, l’écologie est la plus perturbante, car elle oblige à questionner le progrès.  Lire la suite sur Le Monde .fr

Dans ce monde incertain et changeant, la social-démocratie est à la fois dépassée et pathétique. Elle est devenue une pensée molle, assimilée à des pratiques politiques peu efficaces, ou de compromission. On lui reproche pêle-mêle le décalage entre le discours et les actes, une vraie absence de vision et par-dessus tout la volonté de s’accrocher aux petits privilèges du pouvoir. Ses nombreuses défaites électorales – dont la dernière en date est celle, cuisante, du SPD en Allemagne – ont montré la vanité d’une stratégie d’occupation du pouvoir sans refondation idéologique. Celle-ci n’aboutirait qu’à sa disparition dans les urnes.

Le socialisme a pris dans l’histoire plusieurs formes. Il a incarné dans les années 1980 une pensée politique, des pratiques de pouvoir et l’espoir d’un monde meilleur. Il faut aujourd’hui non pas changer le socialisme, qui reste un socle majeur de représentation d’un monde qui ne se confond pas avec la libre loi de l’argent, mais changer de socialisme.

Ses valeurs restent actuelles, mais elles ne peuvent plus être formulées à l’identique. Les menaces sur la planète et, à terme, sur l’espèce humaine elle-même obligent à considérer la nature non plus comme un élément extérieur à domestiquer, mais dont les équilibres représentent une composante essentielle de l’émancipation. La solidarité doit désormais prendre en compte l’objectif incontournable du respect des limites de la planète, et la prochaine

conférence de Copenhague sera de ce point de vue d’une importance cruciale. La démocratie doit notamment intégrer une vraie perspective générationnelle par une meilleure prise en compte des intérêts de la jeunesse et des générations futures. Le progrès ne peut se concevoir qu’en posant le problème de la surconsommation d’une petite minorité au détriment du plus grand monde, et du gaspillage plutôt que des investissements réellement utiles et écologiquement compatibles.

Les socialistes ont beaucoup souffert ces dernières années du décalage entre des valeurs régulièrement réaffirmées, mais de manière relativement abstraite, et d’un catalogue de propositions souvent utiles mais qui ne peuvent constituer des lignes de force produisant à elles seules du sens. Le nouveau modèle de développement fournit un cadre qui peut contribuer à cette nouvelle articulation. L’écologie doit en devenir un des principaux points d’entrée, mais, contrairement à ce que la droite prétend définir, la pensée écologique ne peut être déconnectée de la lutte contre les inégalités sociales. Comme le montre l’exemple, pour le moins raté, de la version de la taxe carbone du gouvernement, on se condamne dans cette logique à des mesures très partielles, non acceptées car socialement injustes, et donc au bout du compte inefficaces écologiquement.

Il y a plusieurs conceptions idéologiques de l’écologie, ce qui explique qu’elle ne suffise pas en soi à définir une organisation de la société. Changer de socialisme, c’est donc se saisir pleinement du bouleversement qu’introduit le défi écologique pour définir, sur la base de ses valeurs, des contours lisibles d’un modèle de développement en rupture avec l’actuel. Cette démarche aura l’avantage supplémentaire, non négligeable, de faciliter le rassemblement indispensable de la gauche. L’actualité récente montre à quel point, au-delà des mots et des brouillages, un clivage redéfini avec la droite garde une pertinence, même si tout le monde se prétend écologiste.

Un modèle de développement social et écologique exige de penser de manière beaucoup plus résolue les limites de la sphère marchande. Travailler plus pour gagner plus au prix de la dégradation du contenu du travail (harcèlement, stress, multiplication des suicides), étendre le travail au dimanche, injecter massivement de l’argent public pour « sauver » les banques sans aucun changement du système, ce qui va créer les conditions d’une nouvelle bulle : ces orientations vont toutes dans le même sens, le maintien et l’extension de l’espace du marché à tous les domaines de la vie, y compris en utilisant pour cela l’argent des contribuables. Pour inverser la course à l’exploitation des ressources naturelles, et donc au « toujours plus » dont les plus riches impriment la marque à toute la société, il faut au contraire travailler mieux, laisser du temps et de l’espace préservé, garantir la prise en compte du long terme.

La protection de la planète concerne des biens publics mondiaux – l’eau, l’air, le climat –, ce qui oblige à redéfinir l’articulation entre intérêt individuel et collectif. Des mesures ont par exemple été prises pour aider les propriétaires à isoler les logements, mais les locataires n’ont toujours pas la possibilité de déclencher eux-mêmes les travaux. Du coup, les « passoires thermiques », où logent les plus modestes, le resteront, alors que l’espoir écologique ne doit en aucun cas être une nouvelle machine à exclure et à punir. En matière de logement comme dans d’autres domaines, une reformulation du droit de propriété est nécessaire pour le rendre compatible avec les exigences sociales et écologiques de ce siècle.

Il est enfin urgent d’admettre que ce sont les plus riches et puissants qui ont une dette écologique à l’égard du reste de la population. Aujourd’hui, ce sont les classes populaires et moyennes qui paient la transition écologique et non les catégories les plus favorisées ou les entreprises. Ces dernières bénéficient les unes du bouclier fiscal, les autres de la suppression de la taxe professionnelle. Les firmes qui sont soumises au marché des droits à polluer, mais pas à la taxe carbone, vont payer, cela a été démontré, près de dix fois moins que les ménages par tonne de gaz carbonique. Il faut faire l’inverse, ce doit être au cœur de la future réforme fiscale proposée par les socialistes.

Nous sommes face à deux défis : idéologique, car la confrontation entre la droite et la gauche sur ces nouveaux enjeux est centrale ; et de mise en œuvre, qui suppose la construction d’un nouveau rapport de forces inversant les modes de domination traditionnel. C’est pourquoi nous appelons de nos vœux une nouvelle vision socialiste. Celle-ci devrait reposer sur une pensée en profondeur de l’évolution du capitalisme articulant le social et l’écologie et une économie « réhumanisée » fondée sur des échelles de temps longues. Que les sphères de l’humanité et du désintéressement bornent le règne de la finance et l’emportent enfin sur celle du « court-termisme » et de la Rolex !

Géraud Guibert, Porte-parole du pôle écologique du PS,

Lucile Schmid, Vice-présidente du laboratoire des idées (LAB) du PS

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